Le 29 mars 2084 comme horizon (ou l'Internet comme outil de syndicalisation)

Hypertext ― 29 mars 2014

Il y a un court film de Chris Marker, 2084, pour lequel j'ai une affection particulière tant il concentre à mon sens les grands enjeux de notre époque. Si des trois hypothèses avancées par Chris Marker en 1984, la première semble s'essouffler au profit de la seconde que l'on voit progresser chaque jour, la troisième reste aussi bien engagée et il nous appartient de la cultiver avec ardeur pour la faire émerger.

En ce 29 mars 2014, le 29 mars 2084 constitue mon horizon.


2084 (1984) de Chris Marker.

Le 29 mars 2084, le robot présentateur de la télévision intergalactique a été programmé pour célébrer dans les termes suivants « le deuxième centenaire de la loi de 1884 qu'on s'accorde à prendre pour point de départ du mouvement syndical ».

Bien perplexes ils étaient ceux qui avaient reçu commande d'un film consacré à 100 ans de syndicalisme en France, et qui avaient imaginé de sauter carrément encore un siècle. Sans doute un peu écrasés par la difficulté et peut-être la crainte de se dire où ils en étaient, ils fouillaient dans leur machine pour se demander plutôt où il en seraient. Cette question ne pouvait prendre que la forme d'hypothèses. Après avoir jeter un certain nombres d'idées aux quatre vents, ils en avaient retenu trois, dotées chacune d'une couleur. Elles s'articulaient sur un certain nombre de mots recueillis au cours d'une petite enquête préalable :

Qu'est-ce que tu n'aimes pas ?

    - J'aime pas le folklore.
    - Moi j'aime pas la politique... Enfin, certaines politiques.
    - J'aime pas le bavardage insipide,
    - les stéréotypes, les choses rigides .
    - La grisaille des syndicats, des manifestations... Parce que tout est un peu gris.

L'hypothèse grise, c'est l'hypothèse crise. Une crise dont on ne sort pas.
Le système de couverture sociale permet d'en atténuer les effets, au coup par coup, mais l'imagination s'y épuise. Quand on a besoin de toute son énergie pour se maintenir à flot, il n'en reste guère pour inventer l'avenir. Bien sûr la crise peut s'exaspérer jusqu'à l'explosion sociale ou nucléaire. Là, le raisonnement s'arrête, bien forcé. Il y aura peut-être un syndicat des scorpions, puisqu'on prétend qu'ils survivront à la bombe, mais disons que ça nous concerne moins. Non, le plus probable dans cette hypothèse, c'est une société heureuse, qui ronronne et se donne de fausses sécurités dans l'espoir d'un équilibre toujours remis en question. Là, le syndicat est au mieux : une organisation puissante et protectrice, efficace à sa manière, qui utilise les techniques de pointes pour gérer vos intérêts et garantir votre emploi, vous assurer un maximum de confort. Vous vous en remettez à lui, il prend pour vous les décisions qui règlent votre sort. Ce syndicat là ne se mêle pas d'inventer une autre société. La société elle est comme elle est : il y a toujours des nantis, toujours des exclus - on ne peut pas être partout, n'est ce pas ? - et les marginaux ils n'ont qu'à être comme tout le monde. Mais c'est un syndicat qui a du poids en face des banquiers, en face des patrons, en face du pouvoir, quelque soit le pouvoir.
Il a aussi des traditions, il les cultive. Parce que la nostalgie du passé est bien pratique pour occuper la place de cette nostalgie de l'avenir, qu'en d'autre temps on baptisait "révolution". Alors le cérémonial syndical devient aussi lourdingue que celui de la court d’Angleterre. Il y a toujours des congrès, des meetings, des défilés, des mots d'ordres... mais quel ennui !

Qu'est-ce que tu n'aimes pas ?

    - Euh... la mort.
    - Le journal unique.
    - Le racisme.
    - Le mépris.
    - La peur.

Il y a pire.
Il y a toujours pire.

Et c'est l'hypothèse noire.

Ça peut-être le fascisme, ça peut-être le stalinisme. On connait. Et parce qu'on connaît c'est dans une certaine mesure moins dangereux, on peut espérer qu'on le verra venir. Ce qu'on voit moins venir c'est un monde où la technique à pris la place des idéologies. C'est peut-être pour ça, pour la rime, qu'on l’appelle désormais « technologie ».
Cette technologie, l'appropriation de cette technologie - À qui doit-elle servir ?, Qui doit en contrôler l'évolution ? - a été la grande question de la fin du XXème siècle, son véritable enjeu. Faute d'avoir compris à temps cet enjeu, on a laissé le gouvernement de l'avenir entre les mains d'une nouvelle espèce de dirigeants : les techno-totalitaires.
Oh, ça n'a pas été sans à coup. Le prix à payer à été lourd : on se souvient des grandes révoltes ouvrières des années 80, des années 90, et de leur répressions. On en parle maintenant avec la même désolation condescendante que des canuts qui balançaient dans le Rhône les premiers métiers à tisser. Ils n'avaient pas vu venir le progrès les malheureux, mais qui le leur avait montré ?
Aujourd'hui tout baigne, vous ne manquez plus de rien : l'effort, la fatigue excessive, la pollution, les files d'attentes, l'agressivité sont des choses d'un autre âge. Vous avez à domicile plus d'images que vos yeux ne peuvent en absorber, et plus d'informations que votre mémoire ne peut en retenir. À quoi bon une presse libre, une radio libre, une télé libre ? Ça fera encore plus d'informations, il faudrait se mettre à choisir, à réfléchir, peut-être à s'indigner ; l'indignation aussi est d'un autre âge. L'état est une machine nourricière, bien huilée, et le syndicat est simplement le mécano de cette machine celui qui détecte les petits à coup, les petites pannes, et qui ne peut même pas imaginer que la machine serve à autre chose.
En fait, de syndicat il n'a plus que le nom. Le véritable syndicalisme est mort à l'aube de l'an 2000. Quand à force de se tromper d'adversaire : catégories contre catégories, nationaux contre immigrés, hommes contre femmes, organisation contre organisation, les héritiers du mouvement ouvrier ont fini par perdre définitivement la confiance d'une classe où ils étaient déjà minoritaires. Les boulons qui volaient dans les ateliers de l'hiver 1984 ont porté loin, ils ont fini par fracasser l'image même de l'organisation syndicale. Les techno-totalitaires n'ont eu qu'à ramasser les morceaux.

Troisième hypothèse.

Qu'est-ce que tu aimes ?

    - J'aime bien la création, la nouveauté.
    - La réflexion, le doute.
    - Le tir à l'arc.
    - Le dialogue, la réflexion.
    - J'aime l'amour.
    - L'humour aussi.
    - Les grands espaces.
    - Le rock.
    - J'aime qu'on me respecte, j'aime apprendre et apprendre aux autres.
    - Le cinéma.
    - D'être très enthousiasme même si y'a pas de quoi.


Il lui fallait une couleur, on a choisi hypothèse bleu. Mais avec bien des précautions. Le coup des lendemains qui chantent, on nous l'a tellement fait qu'on finit par se sentir un peu bête à seulement imaginer un avenir qui ne soit pas totalement catastrophique. Mais justement, devant le bilan de l'époque des grandes vérités tranchées, il est plutôt sain d'imaginer autre chose et par exemple qu'une façon d'acquérir de nouvelles certitudes c'est d'apprendre à douter ensemble. La fameuse technologie n'est pas obligatoirement destinée à ceux qui en attendent une forme nouvelle et particulièrement sournoise de pouvoir. Elle commence sous nos yeux à se révéler comme un fabuleux instrument de transformation du monde et cette transformation englobe la lutte contre la faim, contre la maladie, contre la souffrance, la lutte contre l'ignorance et contre l'intolérance. C'est encore une lutte mais dans les termes du XXIème siècle, pas du XIXème.

Alors, ce que pourrait dire le robot présentateur de 2084 c'est ceci :
Au fond, le XXème siècle n'a pas existé. Il n'a été qu'une longue, une interminable transition entre la barbarie et la culture. Aux années 80, ceux qui ressentaient encore en eux la colère contre la misère, contre l'injustice des sociétés industrielles avaient raison. Ceux qui pressentait l'espoir de sociétés différentes, avaient aussi raison. Le rôle des syndicats à été de jeter un pont entre cette colère et cet espoir, il ont été l'instrument de cette nouvelle lutte, le lieu où les imaginations se rencontraient pour instaurer de nouvelle solidarités, où les gens cherchaient avec d'autres gens comment vivre ensemble sans nous diminuer, sans nous mutiler, comment faire bon usage de nos différences, comment mieux maîtriser le temps. C'était des syndicats qui ne cherchaient pas à imposer une parole sacrée, ils mettaient des groupes en relation avec des groupes, avec des faits, avec des idées ; ils travaillaient a une meilleure information, à une expression plus juste de chaque projet particulier à l'intérieur d'un ensemble cohérent et, de projets en projets, les idées se mettaient à vivre.

Tu me passes la presse ?

Oui. Bon. Les lendemains qui informatise peuvent être aussi redoutables que ceux qui chante.

Et tout ceci n'était qu'une façon de célébrer à notre manière 100 ans de syndicalisme en parlant moins de ce qu'il a fait que de ce qui lui reste à faire. Rien n'est programmé. Les trois hypothèses sont ouvertes devant nous, et sans doute bien d'autres, meilleures ou pires. Le robot présentateur de 2084, celui de deuxième centenaire, n'est pas non plus programmé d'avance. C'est nous qui le programmons jour après jour. Ce qu'il dira c'est ce que nous auront voulu qu'il dise, si nous savons le vouloir. Et à condition de nous dépêcher un peu, nous avons juste un siècle.

30/03/2014 - 13h49A
"Une réalisation de Chris Marker et groupe confédéral audiovisuel CFDT"

Il serait intéressant de comparer la troisième hypothèse avec l'état des débats au sein de la CFDT en 1984, le socialisme autogestionnaire ayant été à l'époque assez récemment mis de côté par le sommet de la confédération. Nous étions alors en pleine "rigueur".
08/04/2014 - 11h36Rosselin
De syndicalisation, pas de syndication...
10/04/2014 - 10h08Homlett
@Rosselin Corrigé, merci !
Quelle est la quatrième lettre du mot pojos ?